Cameroun: Albert Moutoudou “Le panafricanisme,aujourd’hui veut dire: Etats-Unis d’Afrique”


Militant de l’UPC des années de la clandestinité, Albert Moutoudou a blanchi sous le harnais. Emule des Moukoko Priso, Ndoh Michel et des pères fondateurs, il est ingénieur dans la vie civile. Après avoir travaillé de liongues années en France dans les industries de pointe comme Alsthom, Albert Moutoudou est rentré au Cameroun dans les années 90 pour continuer le combat pour la libération totale de son pays. Je vois certains esquisser un sourire narquois. Aujourd’hui secrétaire général de l’UPC des fidèles, l’homme demeure fidèle à son idéal et à ses principes. C’est ce socle qu’en 2015, il a cru apporter sa contribution à la cause panafricaniste par un livre d’un peu plus de 100 pages édité dans la collection “Points de vue” de l’harmattan. Ouvrage présenté l’an dernier dans les colonnes de votre journal. Le sujet est loin d’être épuisé dans une Afrique toujours en proie aux guerres civiles comme on connaît en Somalie, au Sud Soudan, aussi à l’hydre du terrorisme islamiste. Une Afrique encore sous l’étau de dirigeants qui durent au pouvoir parce qu’ils le peuvent et non parce que les peuples le veulent. Le messager a de nouveau rencontré Albert Moutoudou pour qu’il reprécise sa pensée sur le panafricanisme. L’hypothèse panafricaniste “est précédé de: “Le retard des intellectuels africains” et “Kamerun, l’indépendance piégée- celui-ci est un ouvrage collectif” Il y a deux ans, précisément en 2015, vous avez publié un ouvrage intitulé « L’hypothèse panafricaniste ». Pourquoi l’hypothèse ? J’appelle hypothèse une idée qui n’a pas encore de mise en application, pourvu toutefois qu’elle ne soit ni une lubie ni une idée préconçue, mais qu’elle procède de l’analyse concrète, rationnelle cela va sans dire, d’une situation concrète. Le panafricanisme, aujourd’hui, veut dire : les Etats-Unis d’Afrique. Point à la ligne. C’est à Kwamé Nkrumah que nous devons cette mise au point souveraine, qui nous met à l’abri d’erreurs causées par la nostalgie larmoyante du passé qui s’épuise dans des hymnes antiques et dans une idéalisation du monde noir, d’erreurs causées aussi par la tentative malheureuse d’affirmer la personnalité africaine qui se réduit à s’opposer aux « Blancs ». Merci donc au grand Nkrumah d’avoir sorti cette affaire-là du populisme des pensées sommaires et bon marché. Les Etats-Unis d’Afrique, tel est l’objectif des militants panafricanistes. Après nous verrons quelle sera la prochaine étape. Etant donné que nous n’avons pas encore les Etats-Unis d’Afrique, que pour l’heure ceux-ci ne sont qu’une idée, un projet ambitieux certes mais seulement un projet des militants panafricanistes, nous disons donc : l’hypothèse panafricaniste. Partant de considérations économiques, géopolitiques et sociopolitiques, les panafricanistes font l’hypothèse que les Etats-Unis d’Afrique sont une nécessité, que les Africains sont tenus d’aller vers ce but, de toute nécessité. Le travail de clarification depuis Nkrumah doit donc se poursuivre, en explicitant les considérations susnommées. Il y a ceux qui sont plus préoccupés par les considérations économiques devant les défis qui nous assaillent dans ce domaine ; ceux-là s’appliquent à nous faire voir par exemple le profit qu’il y a à intégrer des projets économiques au niveau régional et/ou continental, par exemple encore l’avantage d’une monnaie commune, etc. Il y a ceux qui, dans le contexte sécuritaire très sensible aujourd’hui, nous démontrent par exemple l’intérêt des systèmes intégrés de sécurités des nations africaines pour leur efficacité optimum. Pour ma part, dans mon ouvrage L’hypothèse panafricaniste1, je m’en tiens aux seules considérations sociopolitiques, lesquelles me conduisent à l’analyse des trois catégories suivantes : l’entité ethnique, l’entité nationale et l’entité continentale. Mon travail a consisté à inventorier dans chacune de ces catégories, les entraves qui font que l’unité nationale et l’unité continentale chantées depuis plus d’un demi-siècle d’indépendance ne sont pas là à ce jour. A proposer ensuite des réponses politiques, dans ces trois catégories, capables de surmonter les écueils sur le chemin des Etats-Unis d’Afrique. Si je devais formuler mon hypothèse comme font les physiciens, je dirais : dans une certaine préparation des ethnies, dans certaines conditions de mobilisation des nations africaines et des dispositifs continentaux, nous devons pouvoir arriver aux Etats-Unis d’Afrique. Et c’est cette préparation et ces conditions que je fais voir, parfois en creux en analysant les exemples des défauts dont nous sommes encore prisonniers. J’ajoute que les considérations susnommées ne s’excluent pas mutuellement, elles sont complémentaires en tant qu’elles concourent à l’analyse des tâches des panafricanistes de manière exhaustive. Le panafricanisme apparaît de nos jours comme une sorte de tarte à la crème très prisée par des activistes de tout poil et des « marginaux », juste pour frimer. L’idéal accouché par les Dubois, Léon Gontran Damas, Kwamè Nkrumah ne semble pas emballer les dirigeants politiques de nos jours empêtrés dans des considérations souverainistes des Etats façonnés à la conférence de Berlin (1884 – 1885). Quelle chance donnez-vous à ce mouvement ? Vous avez raison. Tarte à la crème certainement. Mais mystification d’abord ! Et ce sont nos chefs d?Etats qui sont occupés à cette entreprise de mystification : alors qu’ils sont là où il faut être, aux commandes, donc libres de proclamer les Etats-Unis d’Afrique, ils préfèrent l’apparat d’une organisation supranationale (l’OUA, ensuite l’UA) qui laisse en place les frontières et les micro-nationalismes hérités de la colonisation depuis plus d’un demi siècle. Pourquoi cette option ? Parce qu’elle laisse intact le pouvoir de chacun d’eux dans son petit pays ! Voilà tout. Et vous voyez bien qu’ils croient si pauvrement à l’OUA ou à l’UA mise en place par eux-mêmes et selon leurs propres vues du panafricanisme qu’ils y sont péniblement à jour de leurs cotisations, qu’ils demandent parfois aux anciens colonisateurs de les aider à en boucler les fins de mois… Dans la tête de la plupart de nos dirigeants, l’OUA ou l’UA ça ne peut pas être autre chose qu’un « machin » (sic), pour reprendre le mot de feu Hassan II, roi du Maroc, précisément à propos de l’OUA. Et les exemples sont nombreux où, lorsque de timides décisions de ces instances interpellent tel chef d’Etat pour qu’il se comporte démocratiquement vis-à-vis de ses opposants par exemple, il ignore effrontément lesdites décisions, alors qu’il a signé et ratifié des textes en vertu desquels il est interpelé. Nos chefs d?Etats sont donc assez satisfaits des micro-états où chacun d’eux peut à loisir jouer au roi, en s’appuyant sur ses forces de répression, sur ses élections truquées et sur le grand pouvoir de corruption que donnent les moyens qu’ils ont entre les mains. Dans leur option affichée de conserver leur pouvoir avant tout et le plus longtemps possible, ces chefs d?Etats en sont réduits à être des artisans des divisions que sont les chauvinismes ethniques et nationaux. Quand un chef d’Etat noyaute l’ensemble de l’appareil d’Etat, la plupart des postes de commandement et des postes de direction par des membres de son ethnie que fait-il d’autre si ce n’est aggraver les oppositions ethniques dans son pays ? Parce que les membres des autres ethnies ne sont ni aveugles ni imbéciles : ils voient bien le parti pris d’injustice sous lequel ils vivent. Quand un chef d’Etat laisse traiter de boucs émissaires des malheurs de son pays des communautés d’Africains venant des pays voisins, si sur ces « étrangers » il laisse ses propres ressortissants passer leur colère, que fait-il d’autre si ce n’est entretenir les divisions entre des pays africains ? En 2015, au moment où je rédigeais mon ouvrage j’avais compté douze conflits interethniques depuis les indépendances et cinq conflits entre des pays. Et je réalise que j’aurais aussi dû inventorier des lynchages comme ceux auxquels nous venons d’assister en Afrique du Sud contre des travailleurs des pays voisins. Ce ne sont donc pas des vues de l’esprit ces situations dans lesquelles les Africains se trouvent à faire des guerres entre eux à cause des classes dirigeantes accrochées à leur « magnifique gâteau national » pour parler comme le roi des Belges à propos du Congo (l’actuelle RDC)… Nos chefs d?Etatsconnaissent la fragilité de nos Etats sur le plan économique, il ne peut pas leur échapper qu’il soit urgent de constituer de vastes ensembles pour que l’Afrique puisse soutenir l’âpreté des enjeux économiques mondiaux. De même, ils sont bien placés pour voir leur impuissance pris un par un dans la résolution des problèmes de sécurité (conflits divers y compris internes, piratage dans les eaux territoriales, terrorisme, etc.). Vous savez qu’à propos des exactions de Boko Haram par exemple, il a fallu deux réunions l’une à Paris et l’autre à Washington, pour qu’enfin les pays concernés s’entendent un minimum sur ce qu’il convient de faire ensemble. Enfin, nos chefs d?Etats sont bien placés pour mesurer à quel point les oppositions ethniques qui sévissent sur le plan national en bloquent le développement. De ces oppositions ethniques, nous n’en sortirons que par le haut, en créant des entités plus grandes que les petits Etats au sein desquels ces oppositions ont pris naissance et se sont enracinées. Nos chefs d?Etats savent tout cela, mais ils préfèrent une organisation supranationale qui ne change rien et surtout pas leur confort de maîtres dans des micro-états. Tarte à la crème vous avez dit et vous avez raison ! En effet à travers les élucubrations pseudo savantes où l’on s’abstient de définir le panafricanisme comme le combat pour les Etats-Unis d’Afrique, tout le monde serait panafricaniste. Africa must unite ! L’Afrique doit s’unir ! Par ce cri de ralliement des militants panafricanistes, Kwamé Nkrumah a sorti la question du panafricanisme des maladies d’enfance pour en exprimer les objectifs de l’âge mur : VOLONTE POLITIQUE ET UNITE POLITIQUE D’ABORD ! Le reste viendra par-dessus, ou comme disait le général de Gaulle : « L’intendance suivra… ». Ceux qui continueront à vouloir faire la diversion sur le thème de la volonté politique en premier pour les Etats-Unis d’Afrique en seront pour leurs frais. Car il y aura de moins en moins d’Africains à se laisser endormir par des professions de foi unitaires après lesquelles tout demeure comme avant, c’est-à-dire chacun chez soi et le diable dans chaque demeure ! Dans votre ouvrage, vous écrivez ceci, « l’ethnie, la nation et le continent ne s’emboîtent pas comme des poupées russes, chacune de ces catégories représente tout un monde dont la cohérence avec les deux autres n’est pas donnée d’emblée ». Qu’est-ce qui fait que les Africains n’arrivent pas à surmonter les barrières psychologiques et politiques pourtant brisées ailleurs : les Etats-Unis, la Fédération de Russie et l’Union européenne ont pourtant cassé ces entraves. Il n’est pourtant pas certain que les nationalismes enregistrés ça et là peuvent complètement remettre en question les entités ainsi constituées. J’ai déjà commencé à indiquer tout à l’heure les causes de la persistance des divisions que les Africains n’arrivent pas à abolir. En commençant par l’ethnie, ce sont nos dirigeants politiques qui l’instrumentalisent pour qu’elle soit au service de leur pouvoir. Je donne des exemples dans mon ouvrage qu’il serait long de reprendre ici. Inversement, les populations qui sont habilement maintenues dans la précarité matérielle finissent par attendre le secours avant tout de leurs « frères de sang », donc des membres de l’ethnie, avec lesquels les relations diverses sont maintenues (réunions des familles, des villages, fêtes, associations culturelles et sportives, etc.). Vous savez bien que lorsqu’on est nommé ministre, c’est tout le village qu’on invite

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